Cette danse sensuelle faite de secousses du bassin serait, pour les femmes qui s’y initient, une manière de s’approprier leur corps. Rencontre avec des pratiquantes.

Par Anne Chirol

Publié le 15 juin 2023 à 18h00, modifié le 16 juin 2023 à 10h39 

Lien de l’article : https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2023/06/15/feministe-le-twerk_6177807_4497916.html


Ce lundi soir, à 19 heures, quand la professeure de Booty Therapy, Dominique Villedieu, 40 ans, entre dans la salle de danse, les participantes l’acclament en criant, comme si c’était Beyoncé. Parmi ces quatorze femmes, huit sont venues ensemble à ce cours, dans le 5e arrondissement parisien, pour célébrer l’enterrement de vie de jeune fille de Thaïs (elle a requis l’anonymat), 24 ans, audioprothésiste. « Je ne vois pas de barre de pole dance, donc ça doit être du twerk ! », dit, en riant, celle qui ne connaît pas encore l’activité choisie par ses amies. Le twerk, ou cette danse sensuelle dans laquelle on remue, en un mouvement de va-et-vient, les hanches et le bassin. Les femmes, vêtues d’un legging et de genouillères pour protéger leurs rotules des chocs, débutent par un échauffement sur des rythmes afro endiablés.

Rapidement, Dominique Villedieu divise les néophytes en deux groupes. Tandis que l’un, à quatre pattes, exécute un mouvement de fessier au sol en rythme avec la musique, l’autre encourage sur le titre Anaconda de Nicki Minaj en criant, comme dans la chanson : « Oh my Gosh, look at her butt » (« oh mon Dieu, regarde son cul », en français). Une façon de se valoriser plutôt que de se jauger, explique Dominique Villedieu, infirmière de profession : « Etre en confiance, c’est essentiel. Parfois, des choses très intimes et profondes ressortent en plein cours. »

A un moment, l’une des amies de la future mariée lance à une autre : « Quand tu twerkes, on dirait que tu fais un jogging ! » Dominique la recadre gentiment en lui rappelant qu’ici la bienveillance est de mise. Moqueries proscrites.

Dominique Villedieu est l’une des quatre professeures parisiennes de Booty Therapy, un programme de danse créé en 1996 par la chorégraphe et comédienne Maïmouna Coulibaly, 48 ans, autrice de Je me relève (Anne Carrière, 2021). Victime d’excision à 4 ans, au Mali, puis de plusieurs viols et d’agressions sexuelles dans son enfance et sa jeunesse passées à Grigny (Essonne), Maïmouna Coulibaly dit être parvenue à se réapproprier son corps et à se libérer de ses traumas grâce à la danse, et en particulier au twerk.


Le programme de Booty Therapy est dispensé dans plusieurs villes de France, d’Allemagne et de Suisse, et revendique plus de douze mille pratiquantes, issues d’origines et de milieux sociaux divers. Le cours mélange des danses afro, du développement personnel et des exercices issus du théâtre. En bref, on y twerke pour s’amuser, se dépenser et se sentir bien dans ses baskets. Mais aussi pour y affirmer un propos : Maïmouna Coulibaly assume une démarche politique, celle d’une réappropriation du corps féminin, de l’affirmation visible du droit à en disposer librement. « Cellulite, graisse, formes… Dans le twerk, les défauts des
magazines sont nos atouts. Que tu sois petite, grande, plate, grosse, tu es la bienvenue », abonde Patricia Badin, autre professeure parisienne.


Le « twist and jerk » de Miley Cyrus

C’est un événement médiatique qui rend le twerk mondialement célèbre en 2013. Lors de la cérémonie des MTV Video Music Awards, la chanteuse Miley Cyrus tente un twerk sur l’entrejambe de l’artiste Robin Thicke. Sur les réseaux sociaux, sa prestation suscite moqueries et réprimandes. Certains crient à l’appropriation culturelle d’une pratique africaine. Né à La Nouvelle-Orléans dans les communautés afro-américaines, au cours des années 1990, le twerk – contraction de twist (« tourner ») et de jerk (« secousse ») – a, en effet, des origines bien plus anciennes que Miley Cyrus. C’est un dérivé du mapouka ivoirien, danse traditionnelle de transe dans laquelle on célèbre la déesse de la fertilité.


En se diffusant en Amérique latine, le twerk a connu plusieurs variantes. Ainsi, en Jamaïque, on bouge sur le très sportif reggae dancehall. Dans les pays hispanophones, on parle plutôt de perreo. Au Brésil règne le brega funk, où l’on réalise son meilleur quadradinho (« carré », en portugais) avec son fessier. Toutes ces danses ont en commun un mouvement prononcé du bassin et une racine : l’Afrique.

Aujourd’hui, les clips de stars de hip-hop aux fessiers imposants, en train de twerker sur des rythmes euphorisants, inondent les chaînes de musiques urbaines. Des anglophones Nicki Minaj, Cardi B et Iggy Azalea à l’hispanophone Rosalia et à la lusophone Anitta, en passant par les francophones Aya Nakamura et Shay, ces artistes assument une féminité agressive ainsi qu’une
hypersexualisation choisie. Le titre Wap, chanté par Cardi B et Megan Thee Stallion, sort en 2020 avec un clip très sexy où le twerk est à l’honneur.

Le sociologue Pierre-Emmanuel Signoret ne peut s’empêcher de voir dans le succès grandissant de cette danse en Europe un aspect commercial : « Comme pour la danse orientale, le twerk relève d’une logique de marchandisation [du
corps]. »
Loin de ces considérations, au cours de Booty Therapy de Dominique Villedieu, beaucoup de femmes viennent s’initier au twerk pour s’amuser et briller en soirée. Mais il faut d’abord donner de sa personne : pendant la session, on se dépense, on sue, on crie. « Quand j’en sors, je me sens très belle, féminine, je sens que j’ai des muscles dans les jambes, raconte Laura, traductrice de 29 ans. Le twerk défoule et possède des vertus thérapeutiques. »


Se réparer intérieurement

Certaines femmes viennent pour se réparer intérieurement. Dominique Villedieu explique que le twerk lui a servi d’« exutoire » : « Mon bassin était tout bloqué, plein d’émotions et d’expériences avec lesquelles je n’étais pas bien. En pratiquant, j’ai eu une prise de conscience féministe. Je suis certaine que je ne serais pas la femme que je suis aujourd’hui au niveau de la confiance en moi, de l’assurance. » Pierre-Emmanuel Signoret confirme que dans la pratique du twerk s’exerce un
« travail de requalification symbolique et de réappropriation, avec un discours politisé, dans l’air du temps, autour des notions de féminisme et de consentement. On observe une volonté de sexualiser son corps sans danger ».


Patricia Badin, 50 ans, est venue au twerk par un chagrin d’amour, il y a huit ans. « Je sentais qu’il me manquait quelque chose, une partie de moi ne s’exprimait pas », explique l’ancienne styliste d’origine guadeloupéenne, devenue prof de twerk à Paris. Au départ, elle voulait devenir danseuse de salsa. Pour se déraidir, elle devait twerker. « Petite, j’aimais les ondulations de bassin dans les clips, j’admirais les danses des Brésiliennes et des Jamaïcaines. » Finalement, elle délaisse la salsa, qu’elle trouve trop « patriarcale », et s’entraîne chaque jour pendant deux mois pour « [se] débloquer ». « Je suis allée chercher loin à l’intérieur, dans mon histoire personnelle, mes origines. Cette danse te transcende, te révèle, te permet de te réapproprier ton corps. Ce n’est pas juste une danse pour faire la fête. C’est une danse ancestrale, de rituel, qui fait du bien et transforme. » Ceux qui la connaissaient avant ne la reconnaissent plus. Son style vestimentaire, son corps… tout a changé. La danseuse professionnelle aux longues tresses blanches estime que, sans le twerk, elle serait probablement mal psychologiquement.

Comme elle, beaucoup de ses élèves – des femmes entre 25 et 40 ans, de tous horizons : prof, juriste, RH, circassienne, etc. – vivent les cours de façon très intense. « En sortant, certaines se sentent très joyeuses, d’autres sont plus émotives, elles pleurent. J’ai des filles qui se livrent à moi après la session. On ne fait pas que danser, c’est un espace d’unité féminine, de sororité et de soutien. »

Longtemps regardé de haut, le twerk commence à se faire une place dans la culture occidentale. En avril, la troisième édition du championnat du monde de twerk a eu lieu, à Madrid, avec des danseurs amateurs ou professionnels issus de vingt-trois pays. Et en France un championnat national est organisé depuis 2020. Une façon de donner plus de légitimité à une discipline encore parfois perçue comme aliénante pour les femmes.


De son côté, Maïmouna Coulibaly est en tournée jusqu’à fin juillet avec son spectacle HPS (pour « Hot Pussy Show »). Secouer son fessier au Théâtre Lucernaire, à Paris, a été, dit-elle, « une petite jubilation ». En revanche, pour la cérémonie de la future mariée Thaïs, le twerk n’est pas au programme. « Il y a la famille autour, quand même ! »